Les lieux
Ligny
Extrait du carnet de route de PUTIGNY, grognard de l'empire (Merci à Fulub)
Les avant-postes, les bastions avancés sont balayés. Nos baïonnettes rejettent les prussiens sur l'autre rive; nous ne tardons pas à les rejoindre devant ST AMAND.
J'émerge d'un ravin à la tête de ma compagnie, une décharge d'artillerie hurle son chant de mort et me fait m'aplatir contre terre. Je veux me relever pour bondir. L'épaule me brûle, je retombe lourdement sur le sol, mon bras saigne assez peu, mais refuse tout service. Se remettre debout, sans appui n'est pas commode. Ma main droite lâche l'épée. Me voilà sur mes pieds; je la ramasse et rabroue mon lieutenant qui me presse d'aller me faire panser. Il faudrait être fou pour manquer une journée pareille.
Profitant d'un répit, je fais arranger en écharpe ce bras inerte. Le village est pris, perdu, repris. Le régiment se fait sérieusement étriller; mon charitable lieutenant gît, éventré. Mais maintenant, sur toute la ligne, l'ennemi recule à la débandade et le lendemain, sur le champ de victoire, l'Empereur passe le troisième de ligne en revue. Sanglé dans son uniforme bleu des grenadiers de la garde, il semble avoir encore grossi. Sa voix saccadée est bienveillante.
- Voici pour peu de temps un bras en moins à mon service. Mais cela ne t'empêche pas de te servir de l'autre, je te nomme chef de bataillon à la première vacance, et officier de la légion d'honneur.
Ses doigts lâchent l'étoffe de ma manche qu'il pinçait doucement.
Sortant des rangs, un vieux soldat s'avance de deux pas et présente son arme.
- Qu'est-ce que tu veux toi?
- Mon empereur, j'ai dix-neuf ans de service, autant de campagnes, et six fois blessé.
- Pourquoi n'est-il pas gradé?
- Mon Empereur vous pouvez demander à ces messieurs les officiers s'ils m'ont vu reculer sur un champ de bataille.
- On convient volontiers que c'est le plus intrépide du régiment mais qu'il l'est aussi sur la bouteille...
- Tu es caporal et je te donne la CROIX. Tu ne voudras pas la mettre à tremper dans ton vin!
Nous ne pouvions imaginer l'horrible désastre du lendemain: WATERLOO, et que nous ne le reverrions plus...
