Ici se joue l'avenir de l'Empire - c'est le quitte ou double.

Visitez les pages sur Waterloo
Avatar du membre
Joker
Bouffon impérial
Messages : 1347
Enregistré le : 20 avr. 2006 23:17
Localisation : Bruxelles - Belgique

Waterloo, morne plaine !

Message par Joker » 08 sept. 2006 21:37

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de cotteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France.
Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance;
Tu désertais, victoire, et le sort était las.
Ô Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas !
Car ces derniers soldats de la dernière guerre
Furent grands; ils avaient vaincu toute la terre,
Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !
Le soir tombait; la lutte était ardente et noire.
Il avait l'offensive et presque la victoire;
Il tenait Wellington acculé sur un bois.
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! - C'était Blücher !
L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge,
Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge;
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient, ou se couchaient comme des épis mûrs
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,
Où l'on entrevoyait des blessures difformes !
Carnage affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet
Sentit que la bataille entre ses mains pliait.
Derrière un mamelon la garde était massée.
La garde, espoir suprême et suprême pensée !
- Allons ! faites donner la garde, cria-t-il ! -
Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,
Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,
Portant le noir colback ou le casque poli,
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête,
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : vive l'empereur !
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,
Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Fondre ces régiments de granit et d'acier
Comme fond une cire au soufle d'un brasier.
Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps
Et regardant mourir la garde. - C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
A de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroute apparut au soldat qui s'émeut,
Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !
Sauve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches
Criaient; à travers champs, fous, éperdus, farouches,
Comme si quelque souffle avait passé sur eux,
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,
Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! - En un clin d'oeil
Comme s'envole au vent une paille enflammée,
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée,
Et cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujourd'hui,
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve;
Hommes, chevaux, tambours, drapeaux; - et dans l'épreuve,
Sentant confusément revenir son remords,
Levant les mains au ciel, il dit : - mes soldats morts,
Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.
Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? -
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,
Il entendit la voix qui lui répondait : non !

"L'Expiation" dans "Les Châtiments", Victor Hugo, 1853.
"Les erreurs du passé sont les faiblesses de l'avenir" (Anonyme)

fulub
Vénérable TSPF
Messages : 1349
Enregistré le : 27 avr. 2006 6:08

Message par fulub » 08 sept. 2006 21:38

:pleure:

Avatar du membre
CC
Messages : 6292
Enregistré le : 18 avr. 2006 22:47
Localisation : Anderlecht, Bruxelles
Contact :

Message par CC » 08 sept. 2006 21:45

En un clin d'oeil
Comme s'envole au vent une paille enflammée,
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée,
Et cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujourd'hui,
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !
:cry:

On en connaît le début par coeur, mais de le lire en entier, c'est autre chose!

Merci, Joker!

:fleur:

Invité

Message par Invité » 09 sept. 2006 6:18

Très beau texte.
Merci Joker.

:blanche:

Sébastien
Pro de l'orthographe
Messages : 432
Enregistré le : 28 avr. 2006 16:46
Localisation : Belgique

Message par Sébastien » 09 sept. 2006 15:47

Merci Joker de cette pensée pour Waterloo :wink:

Avatar du membre
Joker
Bouffon impérial
Messages : 1347
Enregistré le : 20 avr. 2006 23:17
Localisation : Bruxelles - Belgique

Message par Joker » 09 sept. 2006 17:27

' Service, M'sieurs-dames ! :salut:
"Les erreurs du passé sont les faiblesses de l'avenir" (Anonyme)

fulub
Vénérable TSPF
Messages : 1349
Enregistré le : 27 avr. 2006 6:08

Message par fulub » 09 sept. 2006 18:09

encore encore :heureux: :heureux:

Avatar du membre
Diana
Mamy cool
Messages : 1513
Enregistré le : 20 avr. 2006 14:21
Localisation : Andalousie

Message par Diana » 10 sept. 2006 11:29

Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terre
Que pour eux et par eux. Un suprême mystère
Vit en eux et le ciel, dont ils ont tous les droits,
Leur fait un grand festin des peuples et des rois,
Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde,
Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde ;
Tête à tête, ils sont là, réglant et retranchant,
Arrangeant l’univers comme un faucheur son champs.
Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte,
Respirant la vapeur des mets que l’on apporte,
Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés,
Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds.
Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L’un délie et l’autre coupe.
L’un est la vérité, l’autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-mêmes, et sont parce qu’ils sont.
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,
L’univers ébloui contemple avec terreur
Les deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur.

Victor Hugo (Hernani) acte IV. Scène II

Invité

Message par Invité » 10 sept. 2006 11:35

Merci, Diana.

:fleur:

fulub
Vénérable TSPF
Messages : 1349
Enregistré le : 27 avr. 2006 6:08

Message par fulub » 25 sept. 2006 7:35

qui connait d'autres textes (poemes etc )sur l'epopée de napo?

Avatar du membre
CC
Messages : 6292
Enregistré le : 18 avr. 2006 22:47
Localisation : Anderlecht, Bruxelles
Contact :

Message par CC » 01 mai 2007 13:11

Voici un très beau texte de Richepin.

Il s'agit d'une conférence faite sur et à Waterloo, en 1912:

(..) L'émotion que l'on éprouve en visitant cet ossuaire de héros, ce champ de bataille unique dans les fastes de l'histoire. Les vapeurs qui s'en exhalent, de ce sol sacré (vapeurs de mort et de désastre, c'est entendu, mais vapeurs de vie et de gloire aussi ), me semblent pareilles à celles qui montaient du gouffre même de Delphes et qui mettaient la Sibylle dans l'état d'extase prophétique. Ces vapeurs vous brouillent les yeux, vous gonflent la gorge de sanglots, vous étreignent le coeur, et font que le cerveau, brusquement, est pris comme de vertige. On reste muet tout d'abord, anéanti; puis, on sent quelque chose qui bouillonne, qui fermente à l'intérieur; on est comme la poétesse, dans le poème du kalevata ; il semble que les mots, comme une lave, vous arrivent aux lèvres, se brisent contre vos dents, ont besoin de monter, de jaillir, de se précipiter, oui comme une lave en éruption; et, véritablement, ce n'est pas une causerie, une conférence qui peut sortir, qui doit sortir; ce devrait être des cris, des hymnes, je ne sais quoi; en tout cas, pas un champ funèbre, non, pas un de profundis; mais bien plutôt, j'en réponds, j'en suis sûr, un Magnificat et un hosanna. Car ce n'est pas seulement une moisson qui s'épanouit sur ce sol; mais ce sont des fleurs aussi, des palmes, des bouquets de triomphe, avec lesquels on tressera plus tard (dans longtemps c'est possible; mettons dans quatre mille ans, si vous voulez... la gloire de Napoléon et de ses soldats peut attendre ), on tressera la couronne pour l'apothéose de cet homme et de son armée; car pour l'humanité tout entière que, ce jour là, comme toujours, et ce jour là plus que jamais, les soldats français, les soldats de l'Empereur, se sont fait tuer, que lui a été vaincu, que son Empire s'est écroulé et qu'en somme, une fois de plus, nous avons continué à brandir le flambeau de la civilisation méditerranéenne, dont il a été le suprême Egregore; dont il ne sera pas, je l'espère le dernier; mais c'est lui qui, ce jour là, en a jeté la plus récente semence; à force de sillons creusés dans la chair humaine, c'est possible aussi ; mais vous me permettrez de ne pas discuter en un lieu pareil, et devant les souvenirs qui sont là, autour de nous, qui nous hantent comme des fantômes, de ne pas faire oeuvre d'historien, encore moins de stratégiste ou de tacticien. Non ! Je ne discuterai pas la bataille de Waterloo comme certains le font. (..)



http://www.napoleonprisonnier.com/chron ... l#richepin

Avatar du membre
Joséphine
Messages : 605
Enregistré le : 17 janv. 2007 20:33

Message par Joséphine » 01 mai 2007 22:23

C'est très poétique! Quelles envolées! Il a fait la guerre, ce monsieur?

Ronald Billuart
Messages : 10
Enregistré le : 15 oct. 2007 5:46

Chateaubriand - mémoires d'Outre Tombe

Message par Ronald Billuart » 15 oct. 2007 5:52

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles ; j’allai seul achever ma promenade sur la grand route. J’avais emporté les Commentaires de César et je cheminais lentement, plongé dans ma lecture. J’étais déjà à plus d’une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un roulement sourd : je m’arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-même si je continuerais d’aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte d’un orage. Je prêtai l’oreille ; je n’entendis plus que le cri d’une poule d’eau dans les joncs et le son d’une horloge de village. Je poursuivis ma route : je n’avais pas fait trente pas que le roulement recommença, tantôt bref, tantôt long, et à intervalles inégaux ; quelquefois il n’était sensible que par une trépidation de l’air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans mon esprit l’idée d’un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l’angle d’un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m’appuyai debout contre le tronc de l’arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s’étant levé m’apporta plus distinctement le bruit de l’artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j’écoutais les échos au pied d’un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo !
Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j’aurais été moins ému si je m’étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne m’eussent pas laissé le temps de méditer ; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des réflexions m’accablait : Quel était ce combat ? Était-il définitif ? Napoléon était-il là en personne ? Le monde, comme la robe du Christ, était-il jeté au sort ? Succès ou revers de l’une ou l’autre armée, quelle serait la conséquence de l’événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait ? chaque bruit parvenu à mon oreille n’était-il pas le dernier soupir d’un Français ? Était-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S’ils triomphaient, notre gloire n’était-elle pas perdue ? Si Napoléon l’emportait, que devenait notre liberté ? Bien qu’un succès de Napoléon m’ouvrît un exil éternel, la patrie l’emportait dans ce moment dans mon coeur ; mes voeux étaient pour l’oppresseur de la France, s’il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.
Wellington triomphait-il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français! La royauté aurait donc pour carrosses de son sacre les chariots d’ambulance remplis de nos grenadiers mutilés ! Que sera-ce qu’une restauration accomplie sous de tels auspices ?... Ce n’est là qu’une bien petite partie des idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement de mon coeur. A quelques lieues d’une catastrophe immense, je ne la voyais pas ; je ne pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant de minute en minute à Waterloo, comme du rivage de Boulaq, au bord du Nil, j’étendais vainement mes mains vers les Pyramides.

Ronald Billuart
Messages : 10
Enregistré le : 15 oct. 2007 5:46

Hugo - Les misérables

Message par Ronald Billuart » 15 oct. 2007 5:53

Il y eut un silence redoutable, puis, subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant: vive l'empereur! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre.
Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé une fosse. C'était le chemin creux d'Ohain.
L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n'était plus qu'un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.

Avatar du membre
La Bédoyère
De coeur et de passion
Messages : 909
Enregistré le : 07 juin 2007 16:09

Message par La Bédoyère » 15 oct. 2007 7:25

Quel souffle! Quelle émotion!

Salutations :salut:
---
Quelle époque, quels hommes

Répondre