Germaine de Staël

Diverses personnes se sont opposées à Napoléon : complots, soulèvements populaires, opposition politique, écrits factieux...
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Frédéric Staps
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Germaine de Staël

Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 12:36

Jean-Yves a écrit :Napoléon aurait calomnié mme De Staêl devant un large public, et alors ?
Quelques explications sont nécessaires.
Jean-Yves a écrit :Cette dernière ne s'est pas privée de le calomnier, lui, que je sache
Pouvez-vous préciser la nature de ces calomnies ? Estimez-vous que les critiques politiques faites à l'égard de Napoléon sont des calomnies ? Le fait de dédier le roman Delphine à la France silencieuse relève-t-il pour vous de la calomnie ? Est-ce odieux d'affirmer par un roman que la liberté est "le premier bonheur, la seule gloire de l'ordre social" ?
Jean-Yves a écrit :surtout, à partir du moment, où elle s'est aperçue qu'elle n'arriverait pas à le séduire.
Ici, vous reprenez purement et simplement la calomnie de Napoléon. Mme de Staël ne serait devenue une opposante à son régime que parce qu'elle n'était pas parvenue à le séduire. De ce fait, toutes ses critiques sont nulles et non avenues. C'est ça qui est dérangeant dans le procédé.
Jean-Yves a écrit :Que l'Empereur, agacé par la conduite de Mme Staël, d'abord en tant que séductrice
La seule source qui parle de ces tentatives de séduction semble bien être Napoléon lui-même. Il utilise le fait que Mme de Staël est une femme pour lui prêter des intentions moralement condamnables. Une honnête femme n'essaie pas de séduire un homme marié. (Soit dit en passant, Napoléon n'aimait pas se laisser séduire par les femmes, même si ça lui est arrivé plusieurs fois, mais il n'aimait pas non plus que les femmes résistent à sa séduction). Il utilise également le fait qu'il a repoussé avec dignité ces avances déshonnêtes pour enfoncer davantage Germaine. Non seulement, c'est une femme immorale, mais en plus elle est ridicule. Elle s'est crue en mesure de pouvoir séduire Napoléon, de s'élever jusqu'à lui, de bouleverser l'ordre naturel des choses en jouant de ses charmes qui ont laissé le grand homme de marbre.
Qu'en est-il dans la réalité ? Germaine de Staël a-t-elle voulu séduire Napoléon ? D'un point de vue intellectuel, c'est indubitable. Elle aurait bien voulu pouvoir le conseiller, exercer un magistère moral sur le nouveau maître de la France. Elle a échoué. Est-ce répréhensible ? Je ne vois pas en quoi. D'autres ont également voulu pouvoir conseiller Napoléon. Si Napoléon avait fait de Germaine de Staël un de ses ministres, il aurait vraiment été quelqu'un très en avance sur son temps. Mais une telle chose était évidemment impossible.
Germaine de Staël a-t-elle voulu supplanter Joséphine dans le lit de Napoléon ? Ca, c'est la version de Napoléon. Version bien commode qui permet de la discréditer complètement. Ce n'est pas totalement impossible, mais en fait de peu d'importance. De toute façon, à l'époque, c'était à peu près le seul moyen dont disposaient les femmes pour pouvoir faire de la politique.
Jean-Yves a écrit :puis, en tant qu'ennemie de sa politique (ce qui devait la conduire à l'exil)
La calomnie a pour but de masquer les véritables motifs de l'exil. Pour Gérard Gengembre (L'Histoire, n° 124), "elle est triplement bannie : comme républicaine, comme écrivain, comme femme".
Voici ce que Napoléon disait à son propos :
Conseillez-lui de ne pas prétendre à barrer le chemin, quel qu'il soit, où il me plaira de m'engager; sinon, je la romprai, je la briserai.
Après la publication de son livre Delphine, Napoléon fait ce commentaire :
Je n'aime pas plus les femmes qui se font hommes que les hommes efféminés. Chacun son rôle dans ce monde. Qu'est-ce que ce vagabondage d'imagination ? Qu'en reste-t-il ? Rien. Tout cela, c'est de la métaphysique de sentiment, du désordre d'esprit. Je ne peux souffrir cette femme-là.
Jean-Yves a écrit :calomnia cette dernière devant plusieurs personnes, je ne vois là rien que de très normal.
Parce que vous considérez que ce n'est pas une calomnie. Mais, même si ce ne l'est pas, attaquer un adversaire politique sur sa vie privée est un procédé assez vil. On prétend généralement qu'il n'a pas cours en France en prenant l'exemple de la fille illégitime de François Mitterand et en opposant cela aux moeurs américaines. Napoléon pour sa part n'hésitait apparemment pas à y avoir recours.
Jean-Yves a écrit :Je pense que n'importe qui, devant une telle personne aurait fini par perdre quelque peu son calme.
Cet argument est nul et non avenu. Prétendre que tout le monde est prêt à recourir à la calomnie est absolument faux.
Jean-Yves a écrit :Il n'y a là, rien de très désobligeant, à mon avis, de la part de l'Empereur.
Vous oubliez les mentalités de l'époque.
Jean-Yves a écrit :Je pense que seuls ces détracteurs peuvent y voir du mal.
Je pense que seuls les admirateurs inconditionnels de Napoléon peuvent approuver de tels procédés.

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 06/01/2004 10:28

hypolite

politique

Message par hypolite » 12 juil. 2015 12:36

Si ce que rapporte Bourienne est vrai, Germaine avait gravement insulté Josphine en disant que Napoléon mérittait une femme d'une autre qualité (elle bien sur) ! Personellement, je crois Mme de Stael capable de ce genre d'arguments car la modestie était loin d'être sa premiere vertue ! :roll:
Bien sur que le motif de son éloignement est politique, la fille de Neker avait une énorme influence dans les milieux "libéraux", mais je pense que ,comme Hugo avec Napoléon III, c'est son orgueil qui l'a poussée dans l'opposition ! :wink:


Posté sur le forum Pour l'Histoire par hypolite le 06/01/2004 12:39

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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 12:40

Delphine, de Mme de Staël, occupait en ce moment nos soirées. L'Empereur l'analysait : peu de choses trouvaient grâce devant lui. Le désordre d'esprit et d'imagination qui y, règne animait sa critique : c'était toujours, disait-il, les mêmes défauts qui l'avaient jadis éloigné de son auteur, en dépit des avances et des cajoleries les plus vives de celle-ci.
Dès que la victoire eut consacré le jeune général de l'armée d'Italie Mme de Staël, sans le connaître, et par la seule sympathie de la gloire, professa dès cet instant pour lui des sentiments d'enthousiasme dignes de sa Corinne ; elle lui écrivait, disait Napoléon, de longues et nombreuses épîtres pleines d'esprit, de feu, de métaphysique : c'était une erreur des institutions humaines, lui mandait-elle, qui avait pu lui donner pour femme la douce et tranquille Mme Bonaparte : c'était une âme de feu, comme la sienne, que la nature avait sans doute destinée à celle d'un héros tel que lui, etc.
Je renvoie aux campagnes d'Italie pour faire voir que l'ardeur de Mme de Staël ne s'était pas ralentie pour n'avoir pas été partagée. Opiniâtre à ne pas se décourager, elle était parvenue plus tard à lier connaissance, même à se faire admettre; et elle usait de ce privilège, disait l'Empereur, jusqu'à l'importunité. Il est très vrai, ainsi qu'on l'a dit dans le monde, que le général voulant le lui faire sentir, s'excusait un jour d'être à peine vêtu, et qu'elle avait répondu, avec sentiment et vivacité, que cela importait peu, que le génie n'avait point de sexe.
Mme de Staël nous a transportés naturellement à son père, M. Necker. L'Empereur racontait qu'en allant à Marengo, il avait reçu sa visite à Genève; que là il avait assez lourdement montré le désir de rentrer au ministère, désir du reste que M. de Calonne, son rival, vint aussi témoigner plus tard à Paris, avec une inconcevable légèreté. M. Necker avait ensuite écrit un ouvrage dangereux sur la politique de la France, pays qu'il essayait de prouver ne pouvoir plus être ni monarchie ni république, et dans lequel il appelait le premier consul l'homme nécessaire.
Le premier consul proscrivit l'ouvrage, qui dans ce moment pouvait lui être fort nuisible; il en livra la réfutation au consul Lebrun, qui, avec sa belle prose, disait l'Empereur, en fit pleine et prompte justice. La coterie Necker s'en aigrit, Mme de Staêl intrigua et reçut l'ordre de sortir de France; depuis elle demeura toujours une ardente et fort active ennemie. Toutefois, au retour de l'île d'Elbe, Mme de Staêl écrivit ou fit dire à l'Empereur, lui exprimant à sa manière tout l'enthousiasme que venait de lui causer ce merveilleux événement, qu'elle était vaincue, que ce dernier acte n'était pas d'un homme, qu'il plaçait dès cet instant son auteur dans le ciel. Puis, en se résumant, elle finissait par insinuer que si l'Empereur daignait laisser payer les deux millions déjà ordonnancés par le roi en sa faveur, elle lui consacrerait à jamais sa plume et ses principes. L'Empereur lui fit répondre que rien ne le flatterait plus que son suffrage, car il appréciait tout son talent; mais qu'en vérité, il n'était pas assez riche pour le payer tout ce prix.
(Mémorial, 18 au 20 janvier 1816).
L'Empereur m'a retenu à déjeuner avec lui sous la tente; il a fait ensuite apporter Corinne de Mme de Staêl, dont il a lu quelques chapitres. Il ne pouvait l'achever, disait-il. Mme de Staël s'était peinte si bien dans son héroïne, qu'elle était venue à bout de la lui faire prendre en grippe. « Je la vois, disait-il, je l'entends, je la sens, je veux la fuir, et je jette le livre. Il me restait de cet ouvrage un meilleur souvenir que ce que j'éprouve aujourd'hui. Peut-être est-ce parce que dans le temps je le lus avec le pouce, comme dit fort ingénieusement M. l'abbé de Pradt, et non sans quelque vérité. Toutefois je persisterai, j'en veux voir la fin; il me semble toujours qu'il n'était pas sans quelque intérêt. Je ne puis du reste pardonner à Mme de Staël d'avoir ravalé les Français dans son roman. C'est assurément une singulière famille que celle de Mme de Staël! Son père, sa mère et elle, tous trois à genoux, en constante adoration les uns des autres, s'enfumant d'un encens réciproque pour la meilleure édification et mystification du public. Mme de Staël, toutefois, peut se vanter d'avoir-surpassé ses nobles parents, lorsqu'elle a osé écrire que ses sentiments pour son père étaient tels, qu'elle s'était surprise à se trouver jalouse de sa mère.
« Mme de Staël était ardente dans ses passions, continuait-il; elle était furieuse, forcenée dans ses expressions. Voici ce que lisait la police durant sa surveillance : « Je suis loin de vous, écrivait-elle à son mari apparemment . Venez à l'instant, je l'ordonne, je le veux, je suis à genoux... je vous implore ! Ma main est saisie d'un poignard!... Si vous hésitez, je me tue, je me donne la mort, et vous serez coupable de ma destruction. »
C'était Corinne, tout à fait Corinne.
Elle avait accumulé, dans le temps, tous ses efforts, toutes ses ressources sur le général de l'armée d'Italie, disait l'Empereur; elle lui avait écrit au loin sans le connaître-, elle le harcela présent. A l'en croire, c'était une monstruosité que l'union du génie à une petite insignifiante créole, indigne de l'apprécier ou de l'entendre, etc. Le général ne répondit malheureusement que par une indifférence qui n'est jamais pardonnée par les femmes, et n'est guère pardonnable en effet, disait-il en riant.
A son arrivée à Paris, il se trouva poursuivi du même empressement, continuait-il; mais de sa part même réserve, même silence. Mme de Staël, cependant, résolue d'en tirer quelques paroles et de lutter avec le vainqueur de l'Italie, l'aborda debout au corps dans la grande fête que M. de Talleyrand, ministre des Relations extérieures, donnait au général victorieux. Elle l'interpella au milieu d'un grand cercle, lui demandant quelle était à ses yeux la première femme du monde, morte ou vivante. « Celle qui a fait le plus d'enfants », répondit Napoléon avec beaucoup de simplicité. Mme de Staël, d'abord un peu déconcertée, essaya de se remettre en lui faisant observer qu'il avait la réputation d'aimer peu les femmes. « Pardonnez-moi, reprit Napoléon, j'aime beaucoup la mienne, madame. »
Le général de l'armée d'Italie eût pu sans doute mettre le comble à l'enthousiasme de la Corinne genevoise, disait l'Empereur; mais il redoutait ses infidélités politiques et son intempérance de célébrité; peut-être eut-il tort. Toutefois, l'héroïne avait fait trop de poursuites, elle s'était vue trop rebutée pour ne pas devenir une chaude ennemie. « Elle suscita d'abord Benjamin Constant, qui n'entra pas bien loyalement dans la carrière, remarquait l'Empereur : lors de la formation du tribunat, il employa les plus vives sollicitations près du premier consul pour s'y trouver compris. A onze heures du soir il suppliait encore à toute force; à minuit, et la faveur prononcée, il était déjà relevé jusqu'à l'insulte. La première réunion des tribuns fut pour lui une superbe occasion d'invectiver. Le soir, illumination chez Mme de Staël. Elle couronna son Benjamin au milieu d'une assemblée brillante et le proclama un second Mirabeau. A cette farce, qui n'était que ridicule, succédèrent des plans plus dangereux. Lors du Concordat, contre lequel Mme de Staël était forcenée, elle unit tout à coup contre moi les aristocrates et les républicains. - Vous n'avez plus qu'un moment, leur criait-elle; demain le tyran aura quarante mille êtres à son service. »
Mme de Staël ayant enfin lassé toute patience, disait Napoléon, fut envoyée en exil. Son père avait déjà vivement déplu lors de la campagne de Marengo. « A mon passage, j'avais voulu le voir, disait l'Empereur, et n'avais trouvé qu'un lourd régent de collège, bien boursouflé. Peu de temps après, et dans l'espoir sans doute de reparaître avec mon secours sur la scène du monde, il publia une brochure dans laquelle il prouvait que la France ne pouvait plus être république ni monarchie. On ne voit pas trop, disait l'Empereur, ce qui lui restait. Il appelait dans cet ouvrage le premier consul l'homme nécessaire, etc., etc. Lebrun lui répondit par une lettre en quatre pages, dans son beau style et d'une façon très mordante, il lui demandait s'il n'avait pas assez fait de mal à la France et s'il ne se lassait pas, après son épreuve de la Constituante, de prétendre à la régenter de nouveau.
Mme de Staël, dans sa disgrâce, combattait d'une main et sollicitait de l'autre. Le premier consul lui fit dire qu'il lui laissait l'univers à exploiter, qu'il lui abandonnait le reste de la terre et ne se réservait que Paris, dont il lui défendait d'approcher. Mais Paris était précisément l'objet de tous les voeux de Mme de Staël. N'importe, le consul fut constamment inflexible. Toutefois Mme de Staël renouvelait de temps à autre ses tentatives. Sous l'Empire, elle voulut être dame du palais; il y avait sans doute à dire oui et non; car le moyen qu'on pût tenir Mme de Staêl tranquille dans un palais! etc.
(Mémorial, 13 août 1816).
Dans les causeries du jour, l'Empereur est revenu encore à Mme de Staël, sur laquelle il n'a rien dit de neuf.[...]
Mais puisque je suis revenu à Mme de Staël, je dirai que la publication des volumes précédents m'ayant valu la visite et les observations de quelques personnes qui lui sont attachées, des ses plus intimes m'ont assuré qu'on lui avait prêté des expressions contre Napoléon qui lui étaient absolument étrangères.
(Mémorial, 15 novembre 1816).

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 06/01/2004 15:08

Laurent

Re: politique

Message par Laurent » 12 juil. 2015 12:40

hypolite a écrit :Si ce que rapporte Bourienne est vrai, Germaine avait gravement insulté Josphine en disant que Napoléon mérittait une femme d'une autre qualité (elle bien sur) ! Personellement, je crois Mme de Stael capable de ce genre d'arguments car la modestie était loin d'être sa premiere vertue !
Tiens, accorderiez-vous du crédit aux écrits de Bourrienne soudainement ?

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Laurent le 06/01/2004 17:30

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Jean-Yves
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Germaine de Staël

Message par Jean-Yves » 12 juil. 2015 12:40

Si les écrits de mme Staël peuvent petree plus considérés comme des ouvrages politiques que calomniateurs, en revanche, ce qu'il se disait dans son salon, alors qu'elle était à Paris, sur l'Empereur, ne devait pas être toujours de haute politique. Rappelons qu'elle invitait surtout les adversaires de Napoléon et ceux-ci ne parlaient certainement pas en bien de lui. :x

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Jean-Yves le 06/01/2004 21:01

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Frédéric Staps
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Message par Frédéric Staps » 12 juil. 2015 12:40

Jean-Yves a écrit :en revanche, ce qu'il se disait dans son salon, alors qu'elle était à Paris, sur l'Empereur, ne devait pas être toujours de haute politique. Rappelons qu'elle invitait surtout les adversaires de Napoléon et ceux-ci ne parlaient certainement pas en bien de lui.
Le salon de Mme de Staël s'inscrivait dans la ligne des salons du 18e siècle qui eux aussi avaient rassemblé les représentants de l'opposition à la monarchie absolue. Je ne connais pas d'exemple de dames qui tenaient ce genre de salon auxquelles cela a valu un exil de plusieurs années loin de Paris. La liberté d'expression était-elle donc plus grande sous l'Ancien Régime que sous Napoléon ?

Posté sur le forum Pour l'Histoire par Frédéric Staps le 07/01/2004 07:59

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